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« Souvent l’histoire se passe dans une voiture et c’est moi qui suis au volant. »

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« Souvent l’histoire se passe dans une voiture et c’est moi qui suis au volant. »

Création originale dans le cadre de l’atelier d’écriture romanesque.
Consigne : Voici la première phrase d’un roman de Christian Oster, Paul au téléphone : « Souvent l’histoire se passe dans une voiture et c’est moi qui suis au volant. ». Écrivez la suite.

James bond voitureLes lignes défilent, parallèles de vert bleu gris, des langues de sables étendues sous les galets grignotent les falaises et les mouettes hèlent le chaland brillant de bruine. Nostalgie en fond sonore, quelques chansons ringardes que je fredonne après les années, Hallyday ou Cabrel. Dehors, le monde pourrait être en train de vaciller. Un faible crachin se jette sous mes essuie-glaces et le fanion va et vient à leur rythme, maigre sapin qui perd son odeur aussi vite que ses épines. Le rétroviseur reflète des nuages noirs moutonner dans mon dos. À l’arrière, un carnet de conduite et mon imperméable trempé recouvrent mon sac à dos dans lequel tintent deux bouteilles de bière. Je conduis des heures que je ne compte plus, copine avec les falaises en équerre qui bordent ma gauche, étendues jusqu’au ciel coton. Tiens, Dalida. Elle veut toujours mourir sur scène. Je change pour les informations d’Europe 1. Je balaie les alentours, les yeux fermés je ferais pareil. Quelques frileux s’aventurent à marcher sur les chemins de fortune, le manteau relevé jusqu’aux oreilles et le visage giflé par le vent, sac à dos à quadruples poches, porte-thermos et tout l’attirail. Je ralentis à la hauteur d’un couple en marinière, probablement la quarantaine, la femme traine à quelques mètres de son mari qui aligne les cigarettes, la tête plongée dans le revers de son manteau pour réussir à utiliser son briquet. Elle a un appareil photo autour du cou, objectif imposant et brillant encerclé par une myriade de chiffres minuscules. Je m’arrête et leur propose de les déposer quelques kilomètres plus loin, s’y trouve un coin de pause abrité avec banc et toilettes, je leur indique qu’en plus, c’est là-bas que j’ai rendez-vous avec mon élève alors ça ne me dérange pas. Je leur demande brièvement ce qu’ils font là, la femme me répond essoufflée qu’ils ont quitté le GR21 il y a une petite heure à cause du vent. J’en ramasse souvent, des touristes qui ne connaissent pas une rame au coin. Parfois je les prends alors que j’ai un élève avec moi, ça occupe et ça change du train-train habituel. Je leur raconte les légendes de l’Aiguille, du trou à l’homme, ça les amuse toutes ces histoires, gravées dans la craie, le silex, la mousse et le vent. Je crois que ma barbe grisonnante me donne un air de conteur, ça me plait. On longe bientôt une étendue verte, et le ciel se dégage à quelques endroits, le vent souffle et les nuages s’ouvrent pour laisser apparaître le disque du soleil, on aperçoit l’Aiguille plus distinctement, pyramide de sel plantée dans le ressac. Le ciel de verre m’éblouit, j’essaie de ne pas baisser le pare-soleil pour leur laisser le panorama des dunes blanches, avec leurs traînées de lavande.

Je les dépose à l’endroit prévu, on se salue. Ils s’appellent Dominique et Denis. C’était la troisième fois cette semaine, le vent soufflait comme ça depuis des jours, balayant le sable jusqu’à la ville, sur les trottoirs. Je leur conseille un restaurant pour leur dernière soirée, de venir de ma part, un vieux copain un peu rustre tient ça. Je remets le son de la radio à niveau en les regardant disparaître et roule une centaine de mètres pour récupérer Olivia qui m’attend à l’arrêt de bus. Jim Morrison s’égosille pour qu’on allume son feu.

Je sors de la voiture, fais signe à Olivia de venir. Ses cheveux lui mangent le visage avant d’aller lui piquer les épaules. Elle trottine dans la lumière des phares pour éviter les gouttes et prend place face au volant. En faisant le tour, je mets le double rétroviseur droit à mon niveau, récupère le carnet qui dormait sur la banquette arrière. Les bouteilles tintent, Olivia me regarde sans un mot. Je mets les pédales en position et lui dit de démarrer. Ça doit bien faire vingt-cinq heures qu’elle prend des leçons, gamine consciencieuse, elle conduit bien et l’examen tombe la semaine prochaine. L’occasion de somnoler un peu, dans le murmure du chauffage, à l’abri derrière mes lunettes fumées.

Souvent, ma vie se passe dans une voiture. Mais je ne suis pas toujours au volant.

Arnaud Villanova

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